mercredi 8 février 2017

La jeune fille du fast-food

J’avais moi aussi pris un peu de temps pour choisir ma place. Je m’étais finalement décidée pour une banquette qui faisait face à la grande baie vitrée. De ma place, je pouvais voir une partie de l’immense parking où j’avais garé ma voiture. Je conduisais depuis tôt le matin, j’étais fatiguée et je n’avais pas hésité quand j’avais vu au loin l’enseigne du fast-food. J’étais certaine d’être vite servie et vite repartie.

Je m’étais frayée un chemin au milieu des adolescents qui fréquentaient en nombre le restaurant. Ils n’avaient aucune hostilité vis à vis de moi qui pouvait sembler un peu vieille pour ce genre de lieu, non, simplement je n’existais pas pour eux. Ils criaient, se chamaillaient, s’interpelaient à distance. Finalement cette agitation me faisait du bien, même si je n’aimais pas beaucoup être secouée. Elle me stimulait et me sortait à bon escient de la solitude concentrée dans laquelle je me trouvais depuis toutes ces heures passées dans l’auto.

Cette partie du restaurant était un peu à l’écart, plus calme, c’est la raison pour laquelle je m’y étais engagée. J’avais terminé de manger mon hamburger. Sur mon plateau, il restait la boîte en carton souillée de gras et d’un filament de salade, les boules que formaient les trois serviettes microscopiques en papier dont je m’étais servie pour m’essuyer les doigts. Je sirotais mon café qui était déjà tiède, mais que je faisais durer pour ne pas déjà repartir.

Elle entra dans mon champ de vision par la gauche. Immédiatement je compris qu’elle était différente. Elle était ce qu’on appelle une jolie jeune fille. Elle se tenait debout, son plateau qui contenait un tout petit café à la main, hésitante. Elle portait une robe noire toute simple, elle était si jeune et si parfaite qu’on savait en la voyant qu’elle serait jolie quelques soient les vêtements qu’elle eût sur elle. Elle portait aux pieds des chaussures à talon qui faisaient très « dame » et détonnaient sur elle. Sur sa poitrine était épinglé le badge du grand magasin de vêtements pour lequel elle travaillait.

Elle finit par s’asseoir sur la banquette opposée à la mienne, juste sous la baie vitrée. Elle s ‘était assise de biais, les jambes croisées. Ses yeux étaient extrêmement clairs et son visage si gracieux et avenant. Je sentis instinctivement que sa solitude était immense. On lisait sa vie toute simple sur son visage et sur sa mise : la pauvreté, le travail inespéré, comme une première marche vers la vie normale, vers une sorte de rédemption. Le décor triste des zones commerciales, la vie de banlieue, l’autobus bondé de 7h du matin, la patronne tatillonne, les retours tristes le samedi soir après le travail.

Elle s’était tournée vers ses voisines, un bébé accompagné de sa mère et de sa grand-mère. Elle dévorait l’enfant du regard. Je compris pourquoi elle avait choisi cette place. Au bout de quelques minutes, elle n’y tint plus et noua conversation avec les deux femmes. Il y avait du bruit, et je n’entendis pas tout. Elle les aborda en demandant l’âge du bébé. Elle aussi avait une petite fille de cet âge, leur dit-elle. Elle leur parla aussi de son travail, expliquant qu’elle l’aimait beaucoup, qu’elle aimait « orienter le choix » des clientes. Elle semblait étrangement réciter les mots d’un rôle, elle était si jeune et jouait à l’adulte.

J’étais fascinée par elle et ne parvenait plus à détacher les yeux d’elle. Il me semblait voir tellement clair en elle, j’avais l’impression de suivre scène après scène l’histoire heurtée de sa vie. La naissance dans une famille très pauvre. Le père au chômage. La mère femme de ménage. Le père qui frappe femme et enfants de temps à autre pour se réconcilier avec sa virilité. L’enfance triste. La vie qui possède enfin des couleurs quand elle rencontre son premier amoureux. Sa naïveté, sa franchise, son intégrité, sa confiance quand elle a accepté ce qu’il proposait. Puis très vite la grossesse. La fin de l’école. La famille qui ne l’aide pas. L’accouchement dans la solitude. Le foyer de jeunes mères. Puis ce travail. Très vite un appartement pour elle et sa fille, rien que pour elle et sa fille. Cette volonté opiniâtre de s’en sortir coûte que coûte. Le retour à la dignité.

Et finalement ce moment si émouvant, si secret dont j’étais le témoin : ce jour où elle pouvait pour la première fois s’extraire d’elle-même, parler d’elle sans larme, forte de toutes ses victoires contre le mauvais sort et aller vers les autres.


C’est toute sa vie que je lus quand elle s’assit en face de moi – sa vie, ma vie.

Janvier 2017

lundi 14 novembre 2016

Sainte-Cécile


La rue des Bateaux ne possède pas de trottoirs, mais de larges bandes de gazon séparent les clôtures et les haies de la chaussée – sur laquelle passent de toute manière que peu d’automobiles. Les maisons, presque toutes blanches, semblent tout droit sorties d’une bande dessinée belge des années soixante, leurs formes sont simples, les traits sont nets, avec pour seule originalité un arrondi ou un toit de chaume. Les pins ont poussé dans ces jardins de la classe moyenne à sa naissance, le tapis de feuilles d’un jaune lumineux, les bosquets fanés leur donnent un charme désuet sous le vif soleil automnal. Dans ce silence de lundi la station balnéaire semble presque abandonnée, la plupart des volets sont fermés, on entend la mer qui est au bout de la rue, invisible pourtant. Qu’est-ce qui distingue pour moi à ce point Sainte-Cécile du reste des villes de la Côte d’Opale ? Sans doute qu’il n’y a pas de front de mer, pas de promenade parallèle à la plage, pas de parking au pied de façades étirées ; non, à Sainte-Cécile, les façades bétonnées et le parking qu’elles enserrent percent tout droit la dune couverte encore de ses barbelés et de ses blockhaus. Quelques pas et toute la plage immense se déploie sous nos yeux en même temps que la mer verte et grise.

Novembre  2016

jeudi 31 mars 2016

Stockholm





Je me suis rappelé Stockholm comme une ville autrefois visitée – pourtant je n’y étais jamais allé. C’étaient simplement les souvenirs inscrits couche par couche par tous les polars nordiques lus ces dernières années. La géographie de cette ville m’était déjà familière : les bras de mer, les îles qui s’élèvent de quelques mètres et dont la roche noire est saupoudrée de neige, les nombreux ponts qui les relient. Et nimbant ce paysage, la lumière du Nord, ce crépuscule interminable. Quand la nuit noire est enfin là, les réverbères s’allument tout le long des rues et des ponts autoroutiers, la ville brille alors de tous ses feux. Le terminal de ferry égrène ses horaires en grandes lettres jaunes, trois files de voitures attendent sur le quai, le sol est blanc d’une fine couche de neige. Le prochain ferry est pour Turku.











jeudi 1 octobre 2015

La jeune femme en bleu

Soudain Isaure étouffa chez elle. Il était tard, c’était même déjà l’heure la plus profonde et la plus noire de la nuit. La petite lampe de bureau, seul point de lumière de la pièce encombrée, lui donnait la migraine. Elle éclairait sa solitude d’une manière insoutenable. Il y eut soudain trop de silence, trop de concentration, trop peu d’espace autour d’elle.

Elle remit ses bottines, enfila son manteau d’hiver, enroula son écharpe autour de son cou et dévala les huit étages.

Elle inspira profondément pendant que la porte de l’immeuble claquait dans son dos. Le froid était mordant. On ne voyait pas les étoiles – trop de réverbères dans la ville. Sans réfléchir, elle prit à droite et descendit la rue jusqu’au fleuve. Elle s’accouda un moment au parapet de pierre. Sur l’autre rive, les automobiles roulaient lentement les unes derrière les autres, tous feux allumés.

Etait-ce l’espace dégagé des eaux ? Etait-ce l’idée d’une embouchure, d’une plongée large, lente, dans l’océan, vers l’horizon infini ? Sa poitrine s’était dégagée, elle se sentait déjà mieux, moins empêtrée dans sa vie.

Il faisait froid sur le quai, ses pieds et ses jambes réclamaient du mouvement. Son esprit aussi, ainsi que de cette délicieuse sensation de pilote automatique nocturne, se laisser glisser le long des façades noires, sur les trottoirs déserts, le silence parfois interrompu par un véhicule roulant au pas, dans lequel deux silhouettes aux regards inexpressifs étaient immobiles l’une à côté de l ‘autre.

Elle marcha, marcha, jusqu’à s’oublier, jusqu’à oublier où elle était. Dans cet état de quasi hypnose, elle fut attirée comme un éphémère par l’enseigne violemment lumineuse du Hot Popcorn.

Une femme grasse, perchée sur une chaise haute, engoncée dans son comptoir, fronça les sourcils et lui jeta un regard perçant. Isaure lui donna son obole et obtint en échange un petit ticket de papier bleu qui ressemblait à un vieux ticket de cinéma des années 1940. Puis elle franchit le portique, poussa un rideau de velours très épais et entra.

Elle resta d’abord immobile au centre d’une large rosace de faïence blanche et noire, comme frappée de stupeur. Tout le long du vaste périmètre circulaire autour d’elle, se succédaient des vitrines de taille identique, mais aux fonds lumineux variés. A chaque étage de cette étrange cylindre se répétait cette succession de fenêtres dans lesquelles se découpaient des silhouettes et qui formaient comme un alphabet de la disgrâce. Il semblait à Isaure être entrée à l’intérieur d’un kaléidoscope. Des  escaliers épousant la courbe des balcons donnaient accès à chaque étage, et formaient une immense spirale qui se perdait dans la nuit d’une coupole de verre.

Devant une des vitrines se tenait un vieux couple enlacé, immobile et silencieux. Ils étaient, avec Isaure, les seuls visiteurs des lieux. Isaure s’approcha d’eux et regarda dans la vitrine. Sur un divan rose vif était allongée, nue sous un voile de gaze transparent, une femme si vieille et si maigre qu’Isaure frissonna d’horreur et recula. Elle se dirigea vers une deuxième vitrine où le corps d’une femme sans jambes ni bras était exposé dans toute sa vulnérabilité à plat dos sur une espèce de cheval d’arçon de cuir usé. Isaure recula à nouveau d’effroi, marcha de plus en plus vite le long des vitrines : La femme-pelage… Peau-Morte… Hermaphrodite… La femme-crapeau…

Pour échapper à ce musée des horreurs, elle se rua vers l’escalier, monta à toute vitesse, tourna à perdre haleine, comme aspirée par le sommet de la spirale.

Elle parvint enfin, essoufflée, au dernier balcon circulaire au pied de la coupole. A cet ultime étage, il n’y avait qu’une seule vitrine, une niche transparente dans laquelle se tenait une jeune femme. Elle était assise sur un haut tabouret, les jambes presque totalement tendues et légèrement écartées, les bras le long du corps, dans une robe bleu très court qui moulait parfaitement son buste. Elle avait la tête baissée et ses cheveux cachaient totalement son visage.

Isaure chercha du regard, mais ne trouva pas la pancarte qui l’aurait informée de la disgrâce de la jeune femme en bleu, la seule à ne pas l’avoir terrifiée au premier regard. Elle s’approcha et frappa doucement à la vitre.

La jeune femme en bleu leva lentement la tête, replia ses bras, écarta ses cheveux et les glissa derrière les oreilles. Elle regarda Isaure de ses yeux brillants et translucides comme deux gouttes d’ambre pur. Son visage était pâle, sa lèvre inférieure lui donnant une expression boudeuse. Elle posa ensuite ses mains sur les bords du tabouret et eut un léger frémissement interrogatif au bas du front.

La tête pleine de question – Pourquoi la jeune femme en bleu était-elle là-dedans ? La retenait-on prisonnière ? Pouvait-elle parler ? Lui expliquer ? – et toujours sous le regard attentif de la jeune femme en bleu, Isaure continua à chercher la disgrâce qui l’avait sans doute conduite ici.

Elle regarda les jambes minces, lisses, évoquant la force qui tient, puis les os du bassin qui saillaient sous le tissu épais, le ventre plat, les tout petits seins qui lui firent penser aux couvercles de sucrier de sa dînette de petite fille. La jeune femme en bleu avait la minceur de la flèche qui atteint sa cible et la perce sans hésitation.

Et il y avait cette jolie tête indéchiffrable.

Isaure lui sourit et lui fit signe de la main de la suivre. La jeune femme en bleu hocha la tête, se releva lentement. Il y eut un délicat petit déclic, puis la vitrine s’ouvrit et la jeune femme en bleu marcha vers Isaure, comme un petit fauve amadoué.

Isaure lui tendit la main, la jeune femme en bleu la prit, la serra, l’approcha de ses lèvres. Elles se regardèrent un moment, puis sans relâcher leurs mains, elles dévalèrent la spirale, transformant dans leur vitesse la rosace en hélice. Elles sortirent du Hot Popcorn comme l’air expulsé de l’évent de Moby Dick et ne s’arrêtèrent qu’au fleuve.

Elles s’assirent sur les marches qui descendaient du quai, tout près de l’eau silencieuse.

- Pourquoi ? demanda Isaure en enfouissant la main glacée de la jeune femme en bleu contre son ventre.
- Je suis celle qui ne peut vivre qu’au bord du précipice.
- En quoi est-ce une disgrâce ?
- Les disgrâces n’existent que dans le regard de ceux qui veulent les voir.

Isaure mordilla cette lèvre qui ne voulait cesser de bouder, puis posa son front contre ce cou de faon.

Et la jeune femme en bleu ferma les yeux sur son reflet.


A MR

vendredi 27 mars 2015

Le tunnel

Il se pelotonnait dans l’angle que formait la banquette et la paroi, les jambes repliées et les bras croisés. Il savait qu’il était seul dans le vieux wagon qui craquait, le bruit démultiplié dans ses oreilles par l’obscurité totale qui était tombée dès que le train était entré dans le tunnel. Etait-ce une heure plus tôt ? – deux heures ? – la fatigue et la peur lui avaient fait perdre la notion du temps.

Plusieurs fois il lui avait semblé voir au loin une clarté, mais elle s’éteignait subitement quand le train allait l’atteindre. Il pensa qu’il s’agissait d’accès destinés aux techniciens pour y effectuer l’entretien et les réparations de la voie. Il avait plusieurs fois entendu parler de ces puits dont l’issue était soigneusement camouflée à la surface, mais il en avait toujours mis en doute la réalité. Il connaissait la forêt comme sa poche, s’il y avait eu des trappes, ils les auraient forcément déjà vues, se disait-il.

Le train avançait lentement – il roulait même parfois au pas. C’était en tout cas l’impression qu’il en avait : les freins crissaient, puis le bruit se mettait à décroître, les vibrations cessaient. Il pouvait alors presque deviner la roche à nu de l’autre côté de la glace sale, striée de profondes rainures et salie par la suie accumulée par les années.

Il se sentait par moment happé par le sommeil. Mais chaque fois qu’il commençait à s’endormir, il entendait à nouveau les cris des soldats, les aboiements des chiens et les portes des wagons claquer une à une ; puis résonnait plusieurs fois de suite le tour de clé qui le rendait prisonnier de sa cage en bois roulante.

Il se demandait d’une manière lancinante pourquoi il avait été placé seul. Même s’il faisait déjà presque nuit quand il avait été embarqué, et que l’affolement ne lui avait pas permis d’observer avec l’attention qu’il aurait fallu ce qu’il se passait autour de lui, il savait qu’ils étaient au moins une cinquantaine de jeunes comme lui sur le terrain vague, des garçons et des filles habillés de sombre, les cheveux en bataille et apeurés. Il ne pouvait y avoir de wagon pour chacun : de cela, il était au moins certain. Alors pourquoi lui ?

Ceux qui étaient plusieurs dans un wagon, se parlaient-ils ? Ou bien se regardaient-ils en silence, de crainte qu’un espion ou un traître se trouvât parmi eux ? Etait-il donc possible qu’ils eussent même peur les uns des autres ? Quant à lui, il aurait préféré ne pas être seul – cela lui aurait au moins épargné l’angoissante question de se demander pourquoi il était seul. Considérait-on qu’il représentait un danger particulier ? Etait-ce un privilège ou bien une punition spéciale qui l’attendait ? Où était le piège ?

*

Le train continuait d’avancer. Il avait mal à la tête et les membres ankylosés. Cette fois il n’avait plus sommeil. La crainte et la fatigue avaient fait place à une impatience de plus en plus pressante. Il ne supportait plus ce bruit ennuyeux et régulier, il ne supportait plus cette obscurité glaçante, il voulait savoir où on l’emmenait.

Alors il se leva, s’étira. Il s’accouda à la barre de la fenêtre et colla son front contre la glace pour essayer de deviner quelque chose de la paroi du tunnel ; n’importe quel signe humain lui aurait convenu : un gros clou planté dans la roche ou un simple trait de peinture, n’importe quoi qui lui eût permis d’être certain que quelqu’un était déjà passé par ici avant lui, de lui assurer un lien quelconque avec la réalité. Mais il faisait trop sombre : on ne voyait que du noir.

Il se promena alors à tâtons dans le wagon. Huit banquettes de fines lamelles de bois se répartissaient de part et d’autre d’un couloir central. Chaque paire était isolée de l’autre par une cloison de bois, et chaque banquette était surmontée d’un filet métallique. Il les explora tous : ils étaient tous rigoureusement vides. Et vide aussi l’espace sous les banquettes.

Il se trouvait au milieu du couloir lorsque le train freina brutalement. Il perdit l’équilibre, partit en avant et s’écrasa la face contre le sol dans un bruit mat. La poussière dans le nez et la bouche le fit tousser. Il se releva en pensant que c’était sans doute imprudent de sa part de faire autant de bruit. Il secoua sa pèlerine et son pantalon, puis il resta immobile et tendit l’oreille. Le train était à l’arrêt et le silence était total.

Il resta plusieurs minutes entièrement concentré sur son ouïe. Il ne se passa rien, pas un chuchotement, pas un bruit de pas, rien. Epuisé par la tension qu’il s’était imposé, il s’assit sur l’une des banquettes, les pieds dans l’allée. Il chercha à établir la liste de toutes les raisons qui auraient conduit à arrêter ce train en pleine voie. Son imagination chauffée à blanc par ce qu’il avait vécu au cours des dernières heures inventa une machine à aspirer tout l’oxygène du tunnel et qui les asphyxierait tous peu à peu. Puis il se reprit : ce genre de machine ne pouvait pas exister.

Cet arrêt qui durait devenait plus angoissant encore que la marche lente du train. Comme les wagons ne communiquaient pas entre eux, en mouvement il était au moins certain que personne ne pouvait pénétrer à l’intérieur.

Pour tromper l’attente et la peur, il se releva et avança pas à pas dans le couloir en essayant de ne faire grincer aucune planche. Il lui fallut à cette vitesse plusieurs minutes pour atteindre une des portes du wagon. C’étaient toujours plusieurs minutes gagnées sur son impatience.

Il approcha lentement de la portière, pourtant convaincu qu’il ne verrait rien de plus qu’à travers les différentes fenêtres qu’il avait essayées. En effet, là encore on ne voyait que du noir. Mais une planche pourrie ploya sous ses pieds, et son corps partit en avant, son front tapa contre la vitre, par réflexe sa main s’appuya sur la poignée en forme de tête de cygne. La porte s’entrouvrit alors de quelques millimètres dans un craquement qui lui  sembla résonner dans tout le tunnel.

Le sang tapa fort à ses tempes, la tête lui tourna, la salive lui emplit la bouche et il eut des crampes au ventre. Il resta parfaitement immobile et s’obligea à respirer lentement et profondément pour ralentir les battements de son cœur et reprendre ses esprits.

Puis l’évidence lui éclata dans le cerveau : si la porte s’ouvrait, c’était qu’il avait une chance de s’échapper. Il eut tout de même la présence d’esprit de ne pas sortir du wagon immédiatement. Il lui sembla sage d’attendre que le train se remît en route avant d’en sauter. Sa peur était immense, mais c’était une chance qu’il ne pouvait pas laisser passer.

L’attente reprit, pénible et angoissante. Il était tendu dans une immobilité parfaite, impatient comme il ne l’avait jamais été, l’impossibilité de mesurer le passage du temps étirant les minutes à l’infini.

Puis soudainement le supplice prit fin. Il entendit un craquement suivi d’une légère secousse. La machine repartait. Il oublia sa peur, appuya sur la poignée, entrouvrit la porte, se glissa sur le marchepied et la referma. Le train roulait si lentement qu’il lui fut très aisé de sauter sans se faire mal. Il se coucha dans le mince couloir entre la paroi rocheuse et le rail et se couvrit la tête de sa pèlerine. Le train glissa lentement contre lui, puis s’éloigna, son bruit s’amenuisant progressivement.

Il attendit un long moment dans le silence avant de se relever. Il faisait un noir de four à l’exception d’un point rouge au loin qui s’éteignait lentement et finit par disparaître. Il garda un doigt sur la paroi pour se guider et se mit en route dans la même direction que le train.

*

Il marcha ainsi près d’une heure, guettant en permanence le bruit de ses pas sur la caillasse, toujours sur le qui-vive, surtout inquiet d’entendre un train arriver devant ou derrière lui.

Puis il lui sembla que l’obscurité se faisait moins impénétrable. Il eut la révélation qu’il existait des différences de qualité d’obscurité comme il y existait des différences de qualité de lumière.

Quelques pas plus loin, la résonnance de ses pas lui apprit que le boyau s’élargissait peu à peu. Enfin il entra dans une immense grotte légèrement phosphorescente. Il se demanda quelle était la source de cette clarté très faible qui lui rendait visible un plafond haut comme dans une cathédrale. La voie unique se subdivisait en une trentaine de voies, s’élargissant comme un éventail. Il comprit qu’il se trouvait maintenant dans une sorte de gare de triage souterraine.

Dans une lumière pareille à celle des toutes premières lueurs grises de l’aube, il continua à longer la paroi contre laquelle il était plus facile de se cacher qu’en plein milieu des voies.

Après quelques centaines de mètres il trouva une large ouverture. Il y voyait assez clair pour deviner un escalier en colimaçon métallique à quelques mètres dans le renfoncement. Il resta immobile et réfléchit un long moment à ce qu’il convenait de faire. Il décida de tenter sa chance. Il s’engagea dans l’escalier.

Au bout d’une trentaine de marches l’obscurité redevint totale. A chacun de ses pas, toute la structure métallique résonnait, il lui semblait qu’il faisait un bruit à réveiller les morts, mais il continua à monter.

Il grimpa ainsi plus d’une demi-heure. Puis il se cogna la tête contre une porte elle aussi métallique, froide et poisseuse d’humidité. Il dut longtemps frotter ses mains contre elle avant de trouver une poignée en forme de disque. Comme elle lui glissait obstinément des mains, il utilisa son mouchoir pour mieux la serrer, et après quelques minutes de labeur, il réussit à la faire tourner de quelques millimètres. Il reprit espoir et travailla avec patience jusqu’à sentir qu’elle buttait. Il tira ensuite de toutes ses forces et la porte céda d’un coup en grinçant.

Le choc fut si puissant qu’il oublia même de s’assurer que personne ne gardait la porte.

Il fit plusieurs pas dans l’herbe haute et inspira un air vif et chargé d’iode comme il n’en avait pas senti depuis longtemps. La prairie descendait en pente douce jusqu’à des falaises sans doute identiques à celles de la péninsule qui s’avançait sur sa gauche, et dont la base rocheuse était frappée par de belles vagues écumeuses. Le ciel était couvert et bas, et donnait à la mer une couleur gris sombre qui rehaussait le vert tendre de l’herbe et le blanc des falaises crayeuses.

Il lui semblait qu’il n’avait jamais vu un si beau paysage. Il se tourna vers la porte et la referma. Puis il s’allongea dans les hautes herbes pour regarder les épais nuages qui filaient au-dessus de lui.


vendredi 26 septembre 2014

Deux stations de métro

Madame Roucoulé regardait à travers la vitre une immense affiche publicitaire aux couleurs douces pour un organisme de prêt à la consommation.

Ces crédits, c’est la peste, se dit-elle.

Lorsque le métro était entré dans la station, elle pensait justement à sa fille et à ses problèmes d’argent récurrents. C’était pour Mme Roucoulé une préoccupation constante, et qui durait depuis des années. C’était toujours le même dilemme à résoudre : ne rien donner à son gendre qui jetait l’argent par les fenêtres, et aider à sa fille qui, même si elle ne savait ni raisonner son mari, ni le quitter une bonne fois pour toute, restait sa fille. Et il y avait aussi Valentine, sa petite-fille, qui était totalement innocente des fautes de ses parents et ne méritait pas de vivre dans la misère à cause d’eux.

Il y avait foule sur le quai de la station Opéra. Mais Mme Roucoulé était bien installée, assise depuis la station République, son sac à main sur les genoux, les plis de sa jupe parfaitement tirés et sa permanente toujours bien en place.

Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, sa voisine s’était relevée et une autre femme s’était assise à côté d’elle. Elle approchait de la soixantaine ; elle avait les cheveux coupés en carré plongeant. Son teint orange témoignait pour elle du temps qu’elle passait au solarium. Elle avait en outre les yeux passés au charbon de bois et les lèvres peintes d’un rouge sang poisseux. Elle portait un pantalon fuseau noir et un corsage en simili-cuir qui lui écrasait sa poitrine opulente et semblait prêt à exploser.  Des colifichets clinquants brillaient entre ses seins.

Bref, Mme Lempereur était vendeuse de grand magasin.

Le métro se remit en route.

Mme Roucoulé essayait d’évaluer la somme qu’elle pouvait verser sur le compte de sa fille : la somme devait être assez importante pour que sa fille pût nourrir sa famille et régler les factures les plus urgentes, mais suffisamment modeste pour ne pas attirer la convoitise du gendre.

- Excusez-moi, madame, est-ce vous qui portez le parfum Mystères de myrte ? demanda Mme Lempereur en se tournant vers Mme Roucoulé.

Dans sa voix nasale et haut perchée, on sentait à la fois la personne qui ne peut s’empêcher de faire étalage de son expérience, et celle qui ne veut pas faire comme tout le monde : elle adresse la parole aux gens dans le métro et se moque du qu’en-dira-t-on – mais elle passe son temps à commenter l’apparence des autres dans des jugement lapidaires, cruels et souvent injustes. C’était la voix de celle qui ne peut s’empêcher d’essayer de créer des connivences.

Mme Roucoulé se tourna vers Mme Lempereur et répondit sans timidité :

- Ah non, ce n’est pas moi, je regrette…

- Vous êtes certaine ? Il me semblait pourtant…

- Je ne me souviens pas quel parfum je porte aujourd’hui – et elle ajouta sur le ton de la confidence et de la fierté maternelle : ma fille collectionne les bouteilles de parfum miniatures, alors, vous comprenez, j’en change très souvent. Mais je suis certaine que je ne porte pas Mystères de myrte.

Mme Lempereur retroussa son nez et renifla longuement autour d’elle, jetant des regards suspicieux sur les voyageurs de la rame.

- Pourtant je suis ab-so-lu-ment certaine de sentir ce parfum, annonça-t-elle.

- C’est moi qui porte ce parfum, dit un homme timidement, levant un court instant les yeux de son journal.

- Ah ! Je le savais bien ! Je ne suis tout de même pas folle !

- Effectivement, répondit Mme Roucoulé, je suis admirative.

- C’est un parfum d’homme, mais il est très courant de nos jours de voir des femmes qui portent des parfums d’homme.

- Ah oui ?

- Vous savez, de nos jours, les femmes brisent les codes, elles s’approprient le vestiaire de leur mari. Et, vous savez, j’ai un nez infaillible pour les parfums. Depuis toutes ces années que je travaille dans la mode, vous pensez ! Il faut se mettre en permanence à la page, il faut être à l’affût de toutes les nouvelles tendances. Je le dis souvent à mes petites collègues : je suis à moi seule toute une histoire de la mode. Pensez donc : trente ans que je travaille dans ce milieu ! J’en ai vu passer, je peux vous le dire. C’est ma passion. Moi, c’est ce que je dis toujours : quand on a la chance de travailler dans sa passion, que peut-on demander de plus à la vie ? C’est très rare, mais j’ai cette chance, comme je dis toujours.

Le métro s’arrêta à la station Havre-Caumartin. L’homme au journal se leva, fit un signe de tête aux deux dames et sortit.

- Mais je parle, je parle, reprit Mme Lempereur, je raconte ma vie. Mais vous, au fait, vous faites quoi dans la vie ?

- Moi, je dirige une agence matrimoniale, répondit Mme Roucoulé avec un lever de menton orgueilleux.

- Non ? C’est pas vrai ?

- Si si. J’ai une agence sur les Champs Elysées et une autre à Vincennes.

- Mais c’est extraordinaire ! Quelle chance vous avez ! Avec internet, les sites de rencontre, tout ça, reprit-elle à voix plus basse, ça ne vous fait pas trop de concurrence ?

- Ça marche très bien, répondit Mme Roucoulé avec un sourire satisfait et le regard projeté au loin.

- Oh là là, comme j’aimerais travailler avec vous rien qu’une journée ! Ce serait comme un rêve qui se réaliserait pour moi. Vous savez, j’ai des références. Au travail, tout le monde dit que je suis une marieuse. Faut dire que depuis toutes années, j’en ai présenté, des gens. Et j’y réussis assez bien. Au fond, c’est assez simple, il suffit de deviner de quoi les gens ont vraiment besoin pour être heureux – et moi, les gens, je les devine très vite.

Mme Roucoulé lui sourit, mais garda le silence. 

Le métro ralentit.

- Moi, c’est Yvonne, dit Mme Lempereur en lui tendant la main.

- Jeannine, répondit Mme Roucoulé en lui serrant la main.

- Bon, j’y vais. Ça fait plaisir de discuter comme ça, le matin !

- Tout à fait, tout à fait.

Mme Lempereur descendit du wagon à la station Saint-Lazare et se dirigea au pas de charge vers sa sortie.

Le métro se remit en marche.

Trois-cents euros, ça pourrait être un bon compromis, se dit Mme Roucoulé en fronçant les sourcils.


Septembre 2014


dimanche 7 septembre 2014

Anton Fromm

- Votre déjeuner est servi, M. Anton.

Anton Fromm leva les yeux vers sa domestique et pencha la tête sur le côté. Il travaillait sans interruption depuis plusieurs heures et s’était tenu si concentré qu’il lui fallut un long moment pour reconnaître Marie, revenir au présent – l’heure du déjeuner, dans son bureau – et répondre d’une voix douce :

- Très bien. Je descends. Merci, Marie.

Il attendit, immobile, qu’elle quittât l’encadrement de la porte. Il revissa le bouchon de son stylo, retira ses lunettes et se leva de son fauteuil. Un pincement dans les vertèbres interrompit un instant son déplacement vers l’escalier. Il reboutonna sa veste et attrapa sa canne qu’il avait laissé appuyée contre un guéridon couvert de livres. Il descendit lentement les marches habillées d’un épais tapis et pénétra dans la grande salle à manger lambrissée.

Il s’assit sur la chaise au haut dossier capitonné et se demanda, peut-être pour la millième fois, pourquoi il ne se débarrassait pas de cette pénible habitude. Cette table, où seize convives auraient pu dîner avec aise, était manifestement trop vaste pour lui qui prenait seul tous ses repas. Avait-il un besoin si pressant de tous ces couverts d’argent, de toutes ces assiettes de porcelaine, de ce bouquet splendide qui trônait dans son vase de Chine juste devant ses yeux ? Qu’est-ce qui le retenait de prendre ses repas à l’office ? Il aurait sans façon poussé les épluchures de légumes pour se faire une place au haut bout de la table creusée à force d’être récurée ; les chats lui auraient couru entre les jambes ; il aurait respiré les effluves de sauce à la viande et de lessive ; il aurait mangé un repas solide et simple, avec sous les yeux le gros derrière de Marie remuant le contenu de sa marmite et parlant toute seule.

Anton Fromm sourit à cette image. Marie avait le même âge que lui, elle était ronde et rose, toujours aussi énergique et bavarde. Depuis combien de temps était-elle à son service ? Cinquante, soixante ans ? Il l’imagina le chasser de l’office, furieuse de l’avoir dans les jambes, profondément choquée de la révolution sociale que ce changement d’habitude impliquait : « Ouste, M. Anton ! Ouste ! Ce n’est certainement pas la place d’un grand savant comme vous que de souper à l’office ! Voyons, soyez raisonnable ! Comment voulez-vous que je travaille si vous êtes là à me regarder faire ? Hein ? C’est simplement impossible, M. Anton. Simplement im-pos-sible. » Là résidait sans doute la réponse à sa question – tout au moins une partie de la réponse : il ne changeait pas ses habitudes par égard pour Marie. Elle avait modelé toute sa vie sur la sienne et, pour continuer à être elle-même, elle avait besoin qu’il continuât à être le grand homme auprès de qui se dévouer. S’il n’y avait plus de grand homme, c’était que le sacrifice avait été inutile, et que sa vie était gâchée.

Marie donna un coup de pied dans la porte pour l’ouvrir et entra en se dandinant dans la salle à manger. Elle portait une assiette à chaque main, dont une couverte d’une coupole argentée, et tenait une louche serrée entre ses dents. Elle posa le tout devant Anton Fromm, raidi, comme tous les jours, par l’absence de délicatesse de Marie.

- Je vous souhaite un bon appétit, M. Anton,  dit-elle d’une voix forte.

Le temps de trouver une question à lui poser pour la retenir quelques minutes, elle avait déjà disparu, laissant dans son sillage le bruit d’une porte qu’on ouvre et qu’on ferme.

Anton Fromm coupa un morceau de terrine de lapin et le porta à sa bouche. C’était une des nombreuses spécialités de Marie, dont heureusement il ne se lassait pas : elle lui en servait la moitié de l’année. Il mâchait lentement, savourant sa consistance parfaite – ni trop mouillée, ni trop sèche – et cet arrière-goût fumé qui était sa signature et son secret de fabrication.

Il reprit le fil de ses pensées : pourquoi se trouvait-il seul dans cette grande pièce ridiculement apprêtée à chacun de ses repas ? Par égard pour Marie, oui. Mais ce n’était pas tout. Elle n’était qu’une domestique et il était encore maître en son logis. Il aurait pu se faire servir sur le guéridon de la bibliothèque (Marie se serait plaint de devoir plusieurs fois par jour tout monter et tout descendre dans l’escalier). Il aurait pu se rendre au restaurant (mais il n’avait aucune indulgence pour les dépenses somptuaires, et c’en était manifestement une). Il aurait pu inviter des amis ou des parents à lui tenir compagnie (c’était la porte ouverte à des rendez-vous routiniers et asservissants). Etait-il donc condamné à prendre seul ses repas jusqu’à la fin des temps ?

Quand il eut terminé son entrée, il déposa devant lui la seconde assiette et souleva le couvercle. Une belle truite était accompagnée de pommes de terre, de carottes et de navets. Il entreprit de retirer la peau, la tête et les arêtes du poisson. Il déposa les déchets sur l’assiette de terrine maintenant vide et mangea rapidement le repas presque froid. Il s’essuya la bouche dans la grande serviette blanche que Marie changeait à tous les repas et but une gorgée de vin rouge. Il s’appuya confortablement contre le dossier et attendit.

Quelques secondes plus tard, Marie entra dans la salle à manger avec fracas :

- Ça vous a plu, M. Anton ? demanda-t-elle en empilant les assiettes et en y mettant les couverts sales.

- C’était très bien. Merci Marie.

- Je vous apporte le fromage.

- Si vous vouliez bien me mettre une pomme avec, ce serait parfait.

- Bien, monsieur.

La vieille domestique donna un coup de pied dans la porte et disparut à nouveau dans un bruit de tintement.
Vais-je sortir ? se demanda Anton Fromm.

Bien qu’il eut dépassé l’âge de la retraite, il avait continué à exercer sa profession. Nombre de ses doctes collègues l’avaient discrètement incité à cesser ses cours à l’Université et à se consacrer à l’écriture de ses livres. Il savait parfaitement qu’en libérant sa place, une machinerie extrêmement complexe et subtile allait se mettre en marche qui permettrait à nombre d’entre eux de faire avancer leur carrière. Mais il n’avait pas abdiqué et avait continué à enseigner. Ses collègues si bien intentionnés étaient pour la plupart des vieilles badernes très savantes mais sans plus aucune vivacité d’esprit. Ils se répétaient et misaient tout sur leurs acquis. Son cerveau à lui avait besoin, pour travailler et faire avancer la science, de la vitalité et de la stimulation de ses étudiants.

Malgré ses nombreux projets en cours et son emploi du temps chargé, il s’autorisait une heure de promenade tous les jours. Il regarda par la grande baie et constata que le beau temps d’automne se maintenait. Les feuilles dans le jardin vibraient légèrement. Une belle lumière chaude et douce enveloppait le marronnier déjà sec. Il avait toujours aimé le mois de septembre, si plein de promesses après les oisifs et languissants mois d’été.

Oui, se dit-il, j’irai marcher une heure après mon café.

Marie revint avec le fromage et la pomme qu’elle déposa sur la table.

- Merci, dit-il en prenant un couteau propre. Pensez-vous que le beau temps va se maintenir, vous qui êtes dans les secrets des dieux ?

- Ah, monsieur Anton ! Dans les secrets des dieux ! Comme vous y allez ! M’est avis que nous sommes tranquilles jusqu’à la prochaine lune. Mais le fils du boucher, qui m’a fait sa livraison ce matin, m’a soutenu que le vent avait déjà commencé à tourner et qu’il pleuvrait avant samedi. Comment savoir ?

- Effectivement, comment savoir, dit-il pensivement.

- Vous prendrez du café ? demanda-t-elle brusquement.

- Avec plaisir.

- Je vous l’apporterai quand vous aurez terminé.

Elle quitta la pièce en trottinant.

Anton Fromm mangea méthodiquement un morceau de chaque fromage du plateau. Quand ce fut fait, il nettoya son couteau et commença à éplucher sa pomme. La peste de mes habitudes de vieillard, se dit-il. Il lâcha le couteau et croqua dans le fruit. Le jus glissait le long de son poignet, mais il jouissait de la grande quantité de chair qu’il pouvait saisir à chaque bouchée. Pourquoi était-ce meilleur ainsi, que découpé en fines tranches comme il était accoutumé de le faire ?

Marie entra avec un plateau sur lequel était déposée une petite tasse blanche. Elle leva le sourcil droit quand elle aperçut le trognon de pomme dans l’assiette, mais elle ne fit aucun commentaire. Anton Fromm prit la tasse dans le creux de ses mains et regarda en silence Marie qui débarrassait les restes de son déjeuner.

- Je vais marcher jusqu’au lac. Je serai de retour vers quinze heures.

- Bien, M. Anton. Bonne promenade.

- Merci, dit-il avant de porter la tasse à ses lèvres.

Marie quitta à nouveau la pièce, le renvoyant au silence et à la solitude.

Le café était brûlant. Il regrettait de ne pas avoir pris avec lui un journal pour lire en attendant qu’il refroidît. Il se dit ensuite que s’il n’avait pas pris ce café, il aurait pu être déjà en train de se préparer à sortir. Et ce café qui ne refroidit pas, se dit-il, agacé. Et pourtant il avait tout son temps, il n’avait aucune obligation cet après-midi. Décidément, je ne supporte plus cette salle à manger, se dit-il en regardant autour de lui, puisqu’il n’avait rien d’autre à faire. Cette propreté, cette raideur, ces tableaux noircis, ces chaises, les buissons de laurier dans le jardin. Il se fit la remarque que son jardin lui évoquait maintenant les espaces verts d’une clinique. Comment ai-je pu m’enfermer de moi-même dans ce mausolée, se demanda-t-il.

Cette maison était le couronnement de son ascension sociale. Il était âgé quarante ans quand il l’avait acquise. Il était encore jeune mais déjà reconnu par ses pairs, sa célébrité commençait même à sortir des cercles universitaires. Lorsqu’il avait pris possession de cette grande maison blanche, massive, solide, avec son perron et sa volée de marches, ses grandes pièces aux hauts plafonds, ses volets verts, il avait pensé à leur petite chaumière où huit enfants s’ébattaient dans deux pièces étroites et briquées par sa mère toute sa vie durant. Il s’était senti fier de sa réussite et redevable envers ses parents qui n’étaient plus là pour assister aux ultimes fruits de l’éducation qu’ils lui avaient donnée. Même morts, ils gardent un œil sur nous, s’était-il dit en insérant la clé dans la serrure.

Après toutes ces années à le servir dans de petits logements miteux, Marie avait visité avec ravissement les pièces qui allaient devenir son royaume. Grâce à Anton Fromm elle avait atteint un nouvel échelon social, elle était passée de simple bonne à gouvernante. Mais malgré quelques bouffées occasionnelles de vanité, elle n’avait pas changé et était restée indécrottablement l’enfant accidentel d’une fille de ferme. A l’instar des empereurs romains qui se laissaient susurrer les pires injures au creux de l’oreille pendant les triomphes, il n’aurait voulu sous aucun prétexte être séparé de Marie, et oublier d’où lui-même venait.

Les années avaient passé. Anton Fromm avait rempli sa maison de livres, de meubles rares et d’œuvres d’art. La maison était si imprégnée de lui, de ses goûts, de ses sentiments, de tous les événements qu’il avait vécus ici, qu’elle était devenue un prolongement de lui-même, une excroissance monstrueuse et rance de son propre corps. Il ne comprenait plus ce qui avait nourri cette tumeur, quelle soif inextinguible de remplir l’avait pris pour acquérir tous ces objets qui, maintenant qu’il en était las, n’étaient plus que des entraves. Aujourd’hui il était un vieux bonhomme, il se désintéressait de tous ces objets et de tout ce luxe. Il se demandait, sans oser aller au bout de sa réflexion, comment il aurait pu s’y prendre pour alléger son fardeau. Mais que faire de tout ce fatras ? La seule chose à faire dans l’immédiat était de fermer la porte d’entrée derrière lui et d’aller marcher pendant une heure.

Le café était maintenant presque froid. Il avala d’une traite le contenu de sa tasse et se leva de sa chaise. Dans le vestibule, il enfila son manteau léger, vissa son chapeau sur sa tête, et empoigna sa canne. Il ouvrit la porte d’entrée et l’air doux qui vint frapper son visage lui rendit le sourire. Il referma la porte et posa la main sur la rambarde avant de descendre les quelques marches. Lorsqu’il eut franchi les grilles de son jardin, il se sentit soudainement plein d’entrain.

Il s’arrêta un instant sur le trottoir, le temps de laisser passer un élégant tram jaune moutarde au gros phare rond. Le bruit métallique de la lourde machine lancée sur ses rails lui était familier et plaisant. Ses grandes antennes qui frottaient les câbles émettaient des étincelles. Derrière les vitres certains passagers avaient déjà revêtu leur manteau d’automne, tandis que d’autres ne s’étaient pas encore résolus à quitter leur tenue de vacances. Une vieille dame portait un joli chapeau mauve. Aucun ne tourna la tête vers le vieux promeneur.

Le silence revint dans la rue. Anton Fromm prit son pas de promenade, ne se servant presque pas de sa canne. Il n’en avait pas vraiment la nécessité, mais une mauvaise chute suivie d’une longue convalescence lui en avait donné l’habitude. Elle lui tenait en quelque sorte compagnie. Il longea les haies parfaitement taillées au pied desquelles des merles soulevaient les feuilles mortes afin d’y trouver leur pitance. La plupart des maisons de son quartier ressemblait à la sienne, avec quelques variations dans les formes et les décorations ; elles avaient toutes été construites à la même époque, entourées de beaux jardins soigneusement entretenus et protégées de hautes grilles noires. Tous les enfants sont partis, se dit-il, c’est devenu un quartier de riches vieillards.

Plusieurs pâtés de maison plus loin, la rue se terminait à un grand carrefour où se croisaient piétons, autos, taxis et trams dans un fracas continu, mais dans un ordre parfait. C’est cela, la civilisation, se dit-il en attendant son tour de traverser, l’organisation du chaos en flux, tirer profit le plus possible de la force vitale, mais la canaliser. Canaliser, l’expression était particulièrement juste. Les canaux et les polders de Hollande étaient une très bonne allégorie de la civilisation, pensait-il. Depuis son apparition, l’Homme s’était rendu peu à peu maître de ses instincts et de la nature. Ce carrefour en était un achèvement. Jusqu’à quelle prochaine révolution ? se demanda-t-il en s’engageant sur le passage clouté.

Le trottoir du boulevard était assez large pour que tous les passants pussent se déplacer chacun à son rythme et sans se bousculer. Anton Fromm s’arrêtait de temps à autre devant de belles vitrines et en admirait l’opulence arrangée avec soin sur les présentoirs, les tablettes couvertes de tissus brillants, les mannequins plus vrais que nature. En vieillissant il avait perdu cette pulsion d’acheter pour le seul plaisir de la possession. Il n’avait pas besoin de posséder un bel objet pour le trouver beau et avoir plaisir à le contempler. D’ailleurs, avait-il remarqué, certains objets – montres, portefeuilles, vêtements – n’étaient jamais aussi beaux que dans les vitrines, sous un éclairage approprié et accompagnés de leurs semblables.

Même si la nostalgie de la vie à la campagne ne lui était pas inconnue – mais elle était inséparable d’émotions familiales à jamais disparues – il savait qu’il ne pouvait pas se passer de cette vie urbaine au milieu de laquelle il se frayait un chemin. Les livreurs qui encombraient le trottoir de leurs colis volumineux ; les hommes d’affaire qui marchaient nerveusement, leur serviette de cuir sous le bras ; les élégantes qui commençaient tout juste leur journée ; les mères de famille au regard anxieux, un enfant pendu à chaque main ; les traînards et les hors-catégorie de toutes sortes. Dans cette foule, il ne se sentait pas seul, il se sentait indifférencié, participant aux flux anonymes de la ville.

Parvenue au bout du boulevard, la circulation se jetait sur une grande place de forme ovale qui s’ouvrait sur la rive du lac. Ici s’arrêtaient et partaient tous les trams de la ville, comme un cœur qui aspire, repousse et fait circuler le sang dans tout l’organisme. Au centre de la place, serrée dans l’enchevêtrement des rails, la gare de terminus, elle aussi ovale et toute en verre, était couverte par un toit plat en béton, lui aussi ovale, qui s’avançait de quelques mètres au-dessus des passagers pour les protéger des intempéries. Presque tous les habitants de la ville passaient par ici au moins une fois par jour. Anton Fromm aimait y faire un arrêt pour lire les titres de la presse internationale au kiosque à journaux.

Il n’acheta aucun journal. Il traversa lentement la foule en transit et s’engagea sur la promenade qui faisait le tour du lac. La vue était bien dégagée sur le massif qui étincelait au loin sous le soleil d’automne. La neige sur les sommets prenait une couleur dorée et les montagnes, bien détachées les unes des autres, étaient d’un bleu qui tirait au violet.

L’eau du lac était sans cesse en mouvement, agité de vaguelettes qui s’allumaient un instant avant de s’éteindre. Ici et là on voyait de petites barques de pêcheurs vertes. Une fine embarcation fendait rapidement la surface, poussée par les avirons d’une demi-douzaine de jeunes hommes aux bras nus. Un élégant vapeur qui assurait la liaison entre les deux extrémités du lac s’apprêtait à accoster et fit retentir sa corne.

Comment se lasser de ce lac qui est toujours si différent, se dit-il. La promenade, séparée de la circulation automobile par les villas, était le point de rendez-vous des nurses qui sortaient des nuées d’enfants de tous les âges, et bavardaient entre elles, assises les jambes repliées sous elles, sur les pelouses, avec toujours une œil attentif sur les apprentis aventuriers. Les nombreux bancs étaient, eux, le territoire des vieilles dames qui s’y retrouvaient dès le matin pour tricoter, prendre le soleil et bavarder. Anton Fromm les ignora avec orgueil lorsqu’il passa devant elles. Il n’avait rien à voir avec ce genre de personnes et tenait à le montrer.

Anton Fromm marcha au bord du lac sur près d’un kilomètre. Il avait l’esprit uniquement occupé à observer ce qu’il y avait autour de lui. Son regard glissait des montagnes au lac, s’attardait un instant sur un petit voilier phosphorescent, puis se dirigeait vers les jardins des villas, où les parterres de fleurs faisaient des taches multicolores sur les étendues de gazon parfaitement tondu.

Plus on s’éloignait du centre, moins on trouvait de passants. Il était maintenant presque seul sur l’allée de gravier. Il alla jusqu’à la jetée qui était ordinairement le point le plus éloigné de ses promenades quotidiennes, fit quelques pas sur les planches, regarda les poissons qui se déplaçaient lentement entre les pilotis, jeta un dernier regard sur les montagnes et fit demi-tour.