lundi 20 novembre 2017

Le réfugié


Il est contre la fenêtre, assis bien à sa place. On devine au premier coup d’œil qu’il n’est arrivé que depuis très peu de temps. Ses vêtements sont propres, mais de mauvaise qualité, aux couleurs désaccordées. Il est évident que tout ce qu’il possède, il l’a sur lui. Il n’a pas un beau visage, il n’est pas laid non plus. Dans les rues du Caire ou de Damas, rien ne le distinguerait de tous les autres jeunes hommes oisifs, indigents et sans espoir. Sauf que lui est parti – et est arrivé. Il regarde les autres passagers du RER comme s’il voulait percer un mystère. Tout est nouveau et intimidant pour lui, mais il fait bonne figure. Il farfouille dans son petit sac à dos donné par une institution humanitaire. Il en sort une enveloppe dont on voit qu’il la trimballe depuis des semaines, peut-être des mois. Il en tire soigneusement une feuille toute cornée. L’adresse de son oncle à Paris ? L’assurance de commencer une nouvelle vie ? Ce trajet qui, pour la plupart des gens, est une corvée dont on souhaite qu’elle se termine le plus vite possible, pour lui c’est le premier moment où il est simplement comme tout le monde.

mercredi 8 février 2017

La jeune fille du fast-food

J’avais moi aussi pris un peu de temps pour choisir ma place. Je m’étais finalement décidée pour une banquette qui faisait face à la grande baie vitrée. De ma place, je pouvais voir une partie de l’immense parking où j’avais garé ma voiture. Je conduisais depuis tôt le matin, j’étais fatiguée et je n’avais pas hésité quand j’avais vu au loin l’enseigne du fast-food. J’étais certaine d’être vite servie et vite repartie.

Je m’étais frayée un chemin au milieu des adolescents qui fréquentaient en nombre le restaurant. Ils n’avaient aucune hostilité vis à vis de moi qui pouvait sembler un peu vieille pour ce genre de lieu, non, simplement je n’existais pas pour eux. Ils criaient, se chamaillaient, s’interpelaient à distance. Finalement cette agitation me faisait du bien, même si je n’aimais pas beaucoup être secouée. Elle me stimulait et me sortait à bon escient de la solitude concentrée dans laquelle je me trouvais depuis toutes ces heures passées dans l’auto.

Cette partie du restaurant était un peu à l’écart, plus calme, c’est la raison pour laquelle je m’y étais engagée. J’avais terminé de manger mon hamburger. Sur mon plateau, il restait la boîte en carton souillée de gras et d’un filament de salade, les boules que formaient les trois serviettes microscopiques en papier dont je m’étais servie pour m’essuyer les doigts. Je sirotais mon café qui était déjà tiède, mais que je faisais durer pour ne pas déjà repartir.

Elle entra dans mon champ de vision par la gauche. Immédiatement je compris qu’elle était différente. Elle était ce qu’on appelle une jolie jeune fille. Elle se tenait debout, son plateau qui contenait un tout petit café à la main, hésitante. Elle portait une robe noire toute simple, elle était si jeune et si parfaite qu’on savait en la voyant qu’elle serait jolie quelques soient les vêtements qu’elle eût sur elle. Elle portait aux pieds des chaussures à talon qui faisaient très « dame » et détonnaient sur elle. Sur sa poitrine était épinglé le badge du grand magasin de vêtements pour lequel elle travaillait.

Elle finit par s’asseoir sur la banquette opposée à la mienne, juste sous la baie vitrée. Elle s ‘était assise de biais, les jambes croisées. Ses yeux étaient extrêmement clairs et son visage si gracieux et avenant. Je sentis instinctivement que sa solitude était immense. On lisait sa vie toute simple sur son visage et sur sa mise : la pauvreté, le travail inespéré, comme une première marche vers la vie normale, vers une sorte de rédemption. Le décor triste des zones commerciales, la vie de banlieue, l’autobus bondé de 7h du matin, la patronne tatillonne, les retours tristes le samedi soir après le travail.

Elle s’était tournée vers ses voisines, un bébé accompagné de sa mère et de sa grand-mère. Elle dévorait l’enfant du regard. Je compris pourquoi elle avait choisi cette place. Au bout de quelques minutes, elle n’y tint plus et noua conversation avec les deux femmes. Il y avait du bruit, et je n’entendis pas tout. Elle les aborda en demandant l’âge du bébé. Elle aussi avait une petite fille de cet âge, leur dit-elle. Elle leur parla aussi de son travail, expliquant qu’elle l’aimait beaucoup, qu’elle aimait « orienter le choix » des clientes. Elle semblait étrangement réciter les mots d’un rôle, elle était si jeune et jouait à l’adulte.

J’étais fascinée par elle et ne parvenait plus à détacher les yeux d’elle. Il me semblait voir tellement clair en elle, j’avais l’impression de suivre scène après scène l’histoire heurtée de sa vie. La naissance dans une famille très pauvre. Le père au chômage. La mère femme de ménage. Le père qui frappe femme et enfants de temps à autre pour se réconcilier avec sa virilité. L’enfance triste. La vie qui possède enfin des couleurs quand elle rencontre son premier amoureux. Sa naïveté, sa franchise, son intégrité, sa confiance quand elle a accepté ce qu’il proposait. Puis très vite la grossesse. La fin de l’école. La famille qui ne l’aide pas. L’accouchement dans la solitude. Le foyer de jeunes mères. Puis ce travail. Très vite un appartement pour elle et sa fille, rien que pour elle et sa fille. Cette volonté opiniâtre de s’en sortir coûte que coûte. Le retour à la dignité.

Et finalement ce moment si émouvant, si secret dont j’étais le témoin : ce jour où elle pouvait pour la première fois s’extraire d’elle-même, parler d’elle sans larme, forte de toutes ses victoires contre le mauvais sort et aller vers les autres.


C’est toute sa vie que je lus quand elle s’assit en face de moi – sa vie, ma vie.

Janvier 2017

lundi 14 novembre 2016

Sainte-Cécile


La rue des Bateaux ne possède pas de trottoirs, mais de larges bandes de gazon séparent les clôtures et les haies de la chaussée – sur laquelle passent de toute manière que peu d’automobiles. Les maisons, presque toutes blanches, semblent tout droit sorties d’une bande dessinée belge des années soixante, leurs formes sont simples, les traits sont nets, avec pour seule originalité un arrondi ou un toit de chaume. Les pins ont poussé dans ces jardins de la classe moyenne à sa naissance, le tapis de feuilles d’un jaune lumineux, les bosquets fanés leur donnent un charme désuet sous le vif soleil automnal. Dans ce silence de lundi la station balnéaire semble presque abandonnée, la plupart des volets sont fermés, on entend la mer qui est au bout de la rue, invisible pourtant. Qu’est-ce qui distingue pour moi à ce point Sainte-Cécile du reste des villes de la Côte d’Opale ? Sans doute qu’il n’y a pas de front de mer, pas de promenade parallèle à la plage, pas de parking au pied de façades étirées ; non, à Sainte-Cécile, les façades bétonnées et le parking qu’elles enserrent percent tout droit la dune couverte encore de ses barbelés et de ses blockhaus. Quelques pas et toute la plage immense se déploie sous nos yeux en même temps que la mer verte et grise.

Novembre  2016

jeudi 31 mars 2016

Stockholm





Je me suis rappelé Stockholm comme une ville autrefois visitée – pourtant je n’y étais jamais allé. C’étaient simplement les souvenirs inscrits couche par couche par tous les polars nordiques lus ces dernières années. La géographie de cette ville m’était déjà familière : les bras de mer, les îles qui s’élèvent de quelques mètres et dont la roche noire est saupoudrée de neige, les nombreux ponts qui les relient. Et nimbant ce paysage, la lumière du Nord, ce crépuscule interminable. Quand la nuit noire est enfin là, les réverbères s’allument tout le long des rues et des ponts autoroutiers, la ville brille alors de tous ses feux. Le terminal de ferry égrène ses horaires en grandes lettres jaunes, trois files de voitures attendent sur le quai, le sol est blanc d’une fine couche de neige. Le prochain ferry est pour Turku.











jeudi 1 octobre 2015

La jeune femme en bleu

Soudain Isaure étouffa chez elle. Il était tard, c’était même déjà l’heure la plus profonde et la plus noire de la nuit. La petite lampe de bureau, seul point de lumière de la pièce encombrée, lui donnait la migraine. Elle éclairait sa solitude d’une manière insoutenable. Il y eut soudain trop de silence, trop de concentration, trop peu d’espace autour d’elle.

Elle remit ses bottines, enfila son manteau d’hiver, enroula son écharpe autour de son cou et dévala les huit étages.

Elle inspira profondément pendant que la porte de l’immeuble claquait dans son dos. Le froid était mordant. On ne voyait pas les étoiles – trop de réverbères dans la ville. Sans réfléchir, elle prit à droite et descendit la rue jusqu’au fleuve. Elle s’accouda un moment au parapet de pierre. Sur l’autre rive, les automobiles roulaient lentement les unes derrière les autres, tous feux allumés.

Etait-ce l’espace dégagé des eaux ? Etait-ce l’idée d’une embouchure, d’une plongée large, lente, dans l’océan, vers l’horizon infini ? Sa poitrine s’était dégagée, elle se sentait déjà mieux, moins empêtrée dans sa vie.

Il faisait froid sur le quai, ses pieds et ses jambes réclamaient du mouvement. Son esprit aussi, ainsi que de cette délicieuse sensation de pilote automatique nocturne, se laisser glisser le long des façades noires, sur les trottoirs déserts, le silence parfois interrompu par un véhicule roulant au pas, dans lequel deux silhouettes aux regards inexpressifs étaient immobiles l’une à côté de l ‘autre.

Elle marcha, marcha, jusqu’à s’oublier, jusqu’à oublier où elle était. Dans cet état de quasi hypnose, elle fut attirée comme un éphémère par l’enseigne violemment lumineuse du Hot Popcorn.

Une femme grasse, perchée sur une chaise haute, engoncée dans son comptoir, fronça les sourcils et lui jeta un regard perçant. Isaure lui donna son obole et obtint en échange un petit ticket de papier bleu qui ressemblait à un vieux ticket de cinéma des années 1940. Puis elle franchit le portique, poussa un rideau de velours très épais et entra.

Elle resta d’abord immobile au centre d’une large rosace de faïence blanche et noire, comme frappée de stupeur. Tout le long du vaste périmètre circulaire autour d’elle, se succédaient des vitrines de taille identique, mais aux fonds lumineux variés. A chaque étage de cette étrange cylindre se répétait cette succession de fenêtres dans lesquelles se découpaient des silhouettes et qui formaient comme un alphabet de la disgrâce. Il semblait à Isaure être entrée à l’intérieur d’un kaléidoscope. Des  escaliers épousant la courbe des balcons donnaient accès à chaque étage, et formaient une immense spirale qui se perdait dans la nuit d’une coupole de verre.

Devant une des vitrines se tenait un vieux couple enlacé, immobile et silencieux. Ils étaient, avec Isaure, les seuls visiteurs des lieux. Isaure s’approcha d’eux et regarda dans la vitrine. Sur un divan rose vif était allongée, nue sous un voile de gaze transparent, une femme si vieille et si maigre qu’Isaure frissonna d’horreur et recula. Elle se dirigea vers une deuxième vitrine où le corps d’une femme sans jambes ni bras était exposé dans toute sa vulnérabilité à plat dos sur une espèce de cheval d’arçon de cuir usé. Isaure recula à nouveau d’effroi, marcha de plus en plus vite le long des vitrines : La femme-pelage… Peau-Morte… Hermaphrodite… La femme-crapeau…

Pour échapper à ce musée des horreurs, elle se rua vers l’escalier, monta à toute vitesse, tourna à perdre haleine, comme aspirée par le sommet de la spirale.

Elle parvint enfin, essoufflée, au dernier balcon circulaire au pied de la coupole. A cet ultime étage, il n’y avait qu’une seule vitrine, une niche transparente dans laquelle se tenait une jeune femme. Elle était assise sur un haut tabouret, les jambes presque totalement tendues et légèrement écartées, les bras le long du corps, dans une robe bleu très court qui moulait parfaitement son buste. Elle avait la tête baissée et ses cheveux cachaient totalement son visage.

Isaure chercha du regard, mais ne trouva pas la pancarte qui l’aurait informée de la disgrâce de la jeune femme en bleu, la seule à ne pas l’avoir terrifiée au premier regard. Elle s’approcha et frappa doucement à la vitre.

La jeune femme en bleu leva lentement la tête, replia ses bras, écarta ses cheveux et les glissa derrière les oreilles. Elle regarda Isaure de ses yeux brillants et translucides comme deux gouttes d’ambre pur. Son visage était pâle, sa lèvre inférieure lui donnant une expression boudeuse. Elle posa ensuite ses mains sur les bords du tabouret et eut un léger frémissement interrogatif au bas du front.

La tête pleine de question – Pourquoi la jeune femme en bleu était-elle là-dedans ? La retenait-on prisonnière ? Pouvait-elle parler ? Lui expliquer ? – et toujours sous le regard attentif de la jeune femme en bleu, Isaure continua à chercher la disgrâce qui l’avait sans doute conduite ici.

Elle regarda les jambes minces, lisses, évoquant la force qui tient, puis les os du bassin qui saillaient sous le tissu épais, le ventre plat, les tout petits seins qui lui firent penser aux couvercles de sucrier de sa dînette de petite fille. La jeune femme en bleu avait la minceur de la flèche qui atteint sa cible et la perce sans hésitation.

Et il y avait cette jolie tête indéchiffrable.

Isaure lui sourit et lui fit signe de la main de la suivre. La jeune femme en bleu hocha la tête, se releva lentement. Il y eut un délicat petit déclic, puis la vitrine s’ouvrit et la jeune femme en bleu marcha vers Isaure, comme un petit fauve amadoué.

Isaure lui tendit la main, la jeune femme en bleu la prit, la serra, l’approcha de ses lèvres. Elles se regardèrent un moment, puis sans relâcher leurs mains, elles dévalèrent la spirale, transformant dans leur vitesse la rosace en hélice. Elles sortirent du Hot Popcorn comme l’air expulsé de l’évent de Moby Dick et ne s’arrêtèrent qu’au fleuve.

Elles s’assirent sur les marches qui descendaient du quai, tout près de l’eau silencieuse.

- Pourquoi ? demanda Isaure en enfouissant la main glacée de la jeune femme en bleu contre son ventre.
- Je suis celle qui ne peut vivre qu’au bord du précipice.
- En quoi est-ce une disgrâce ?
- Les disgrâces n’existent que dans le regard de ceux qui veulent les voir.

Isaure mordilla cette lèvre qui ne voulait cesser de bouder, puis posa son front contre ce cou de faon.

Et la jeune femme en bleu ferma les yeux sur son reflet.


A MR

vendredi 27 mars 2015

Le tunnel

Il se pelotonnait dans l’angle que formait la banquette et la paroi, les jambes repliées et les bras croisés. Il savait qu’il était seul dans le vieux wagon qui craquait, le bruit démultiplié dans ses oreilles par l’obscurité totale qui était tombée dès que le train était entré dans le tunnel. Etait-ce une heure plus tôt ? – deux heures ? – la fatigue et la peur lui avaient fait perdre la notion du temps.

Plusieurs fois il lui avait semblé voir au loin une clarté, mais elle s’éteignait subitement quand le train allait l’atteindre. Il pensa qu’il s’agissait d’accès destinés aux techniciens pour y effectuer l’entretien et les réparations de la voie. Il avait plusieurs fois entendu parler de ces puits dont l’issue était soigneusement camouflée à la surface, mais il en avait toujours mis en doute la réalité. Il connaissait la forêt comme sa poche, s’il y avait eu des trappes, ils les auraient forcément déjà vues, se disait-il.

Le train avançait lentement – il roulait même parfois au pas. C’était en tout cas l’impression qu’il en avait : les freins crissaient, puis le bruit se mettait à décroître, les vibrations cessaient. Il pouvait alors presque deviner la roche à nu de l’autre côté de la glace sale, striée de profondes rainures et salie par la suie accumulée par les années.

Il se sentait par moment happé par le sommeil. Mais chaque fois qu’il commençait à s’endormir, il entendait à nouveau les cris des soldats, les aboiements des chiens et les portes des wagons claquer une à une ; puis résonnait plusieurs fois de suite le tour de clé qui le rendait prisonnier de sa cage en bois roulante.

Il se demandait d’une manière lancinante pourquoi il avait été placé seul. Même s’il faisait déjà presque nuit quand il avait été embarqué, et que l’affolement ne lui avait pas permis d’observer avec l’attention qu’il aurait fallu ce qu’il se passait autour de lui, il savait qu’ils étaient au moins une cinquantaine de jeunes comme lui sur le terrain vague, des garçons et des filles habillés de sombre, les cheveux en bataille et apeurés. Il ne pouvait y avoir de wagon pour chacun : de cela, il était au moins certain. Alors pourquoi lui ?

Ceux qui étaient plusieurs dans un wagon, se parlaient-ils ? Ou bien se regardaient-ils en silence, de crainte qu’un espion ou un traître se trouvât parmi eux ? Etait-il donc possible qu’ils eussent même peur les uns des autres ? Quant à lui, il aurait préféré ne pas être seul – cela lui aurait au moins épargné l’angoissante question de se demander pourquoi il était seul. Considérait-on qu’il représentait un danger particulier ? Etait-ce un privilège ou bien une punition spéciale qui l’attendait ? Où était le piège ?

*

Le train continuait d’avancer. Il avait mal à la tête et les membres ankylosés. Cette fois il n’avait plus sommeil. La crainte et la fatigue avaient fait place à une impatience de plus en plus pressante. Il ne supportait plus ce bruit ennuyeux et régulier, il ne supportait plus cette obscurité glaçante, il voulait savoir où on l’emmenait.

Alors il se leva, s’étira. Il s’accouda à la barre de la fenêtre et colla son front contre la glace pour essayer de deviner quelque chose de la paroi du tunnel ; n’importe quel signe humain lui aurait convenu : un gros clou planté dans la roche ou un simple trait de peinture, n’importe quoi qui lui eût permis d’être certain que quelqu’un était déjà passé par ici avant lui, de lui assurer un lien quelconque avec la réalité. Mais il faisait trop sombre : on ne voyait que du noir.

Il se promena alors à tâtons dans le wagon. Huit banquettes de fines lamelles de bois se répartissaient de part et d’autre d’un couloir central. Chaque paire était isolée de l’autre par une cloison de bois, et chaque banquette était surmontée d’un filet métallique. Il les explora tous : ils étaient tous rigoureusement vides. Et vide aussi l’espace sous les banquettes.

Il se trouvait au milieu du couloir lorsque le train freina brutalement. Il perdit l’équilibre, partit en avant et s’écrasa la face contre le sol dans un bruit mat. La poussière dans le nez et la bouche le fit tousser. Il se releva en pensant que c’était sans doute imprudent de sa part de faire autant de bruit. Il secoua sa pèlerine et son pantalon, puis il resta immobile et tendit l’oreille. Le train était à l’arrêt et le silence était total.

Il resta plusieurs minutes entièrement concentré sur son ouïe. Il ne se passa rien, pas un chuchotement, pas un bruit de pas, rien. Epuisé par la tension qu’il s’était imposé, il s’assit sur l’une des banquettes, les pieds dans l’allée. Il chercha à établir la liste de toutes les raisons qui auraient conduit à arrêter ce train en pleine voie. Son imagination chauffée à blanc par ce qu’il avait vécu au cours des dernières heures inventa une machine à aspirer tout l’oxygène du tunnel et qui les asphyxierait tous peu à peu. Puis il se reprit : ce genre de machine ne pouvait pas exister.

Cet arrêt qui durait devenait plus angoissant encore que la marche lente du train. Comme les wagons ne communiquaient pas entre eux, en mouvement il était au moins certain que personne ne pouvait pénétrer à l’intérieur.

Pour tromper l’attente et la peur, il se releva et avança pas à pas dans le couloir en essayant de ne faire grincer aucune planche. Il lui fallut à cette vitesse plusieurs minutes pour atteindre une des portes du wagon. C’étaient toujours plusieurs minutes gagnées sur son impatience.

Il approcha lentement de la portière, pourtant convaincu qu’il ne verrait rien de plus qu’à travers les différentes fenêtres qu’il avait essayées. En effet, là encore on ne voyait que du noir. Mais une planche pourrie ploya sous ses pieds, et son corps partit en avant, son front tapa contre la vitre, par réflexe sa main s’appuya sur la poignée en forme de tête de cygne. La porte s’entrouvrit alors de quelques millimètres dans un craquement qui lui  sembla résonner dans tout le tunnel.

Le sang tapa fort à ses tempes, la tête lui tourna, la salive lui emplit la bouche et il eut des crampes au ventre. Il resta parfaitement immobile et s’obligea à respirer lentement et profondément pour ralentir les battements de son cœur et reprendre ses esprits.

Puis l’évidence lui éclata dans le cerveau : si la porte s’ouvrait, c’était qu’il avait une chance de s’échapper. Il eut tout de même la présence d’esprit de ne pas sortir du wagon immédiatement. Il lui sembla sage d’attendre que le train se remît en route avant d’en sauter. Sa peur était immense, mais c’était une chance qu’il ne pouvait pas laisser passer.

L’attente reprit, pénible et angoissante. Il était tendu dans une immobilité parfaite, impatient comme il ne l’avait jamais été, l’impossibilité de mesurer le passage du temps étirant les minutes à l’infini.

Puis soudainement le supplice prit fin. Il entendit un craquement suivi d’une légère secousse. La machine repartait. Il oublia sa peur, appuya sur la poignée, entrouvrit la porte, se glissa sur le marchepied et la referma. Le train roulait si lentement qu’il lui fut très aisé de sauter sans se faire mal. Il se coucha dans le mince couloir entre la paroi rocheuse et le rail et se couvrit la tête de sa pèlerine. Le train glissa lentement contre lui, puis s’éloigna, son bruit s’amenuisant progressivement.

Il attendit un long moment dans le silence avant de se relever. Il faisait un noir de four à l’exception d’un point rouge au loin qui s’éteignait lentement et finit par disparaître. Il garda un doigt sur la paroi pour se guider et se mit en route dans la même direction que le train.

*

Il marcha ainsi près d’une heure, guettant en permanence le bruit de ses pas sur la caillasse, toujours sur le qui-vive, surtout inquiet d’entendre un train arriver devant ou derrière lui.

Puis il lui sembla que l’obscurité se faisait moins impénétrable. Il eut la révélation qu’il existait des différences de qualité d’obscurité comme il y existait des différences de qualité de lumière.

Quelques pas plus loin, la résonnance de ses pas lui apprit que le boyau s’élargissait peu à peu. Enfin il entra dans une immense grotte légèrement phosphorescente. Il se demanda quelle était la source de cette clarté très faible qui lui rendait visible un plafond haut comme dans une cathédrale. La voie unique se subdivisait en une trentaine de voies, s’élargissant comme un éventail. Il comprit qu’il se trouvait maintenant dans une sorte de gare de triage souterraine.

Dans une lumière pareille à celle des toutes premières lueurs grises de l’aube, il continua à longer la paroi contre laquelle il était plus facile de se cacher qu’en plein milieu des voies.

Après quelques centaines de mètres il trouva une large ouverture. Il y voyait assez clair pour deviner un escalier en colimaçon métallique à quelques mètres dans le renfoncement. Il resta immobile et réfléchit un long moment à ce qu’il convenait de faire. Il décida de tenter sa chance. Il s’engagea dans l’escalier.

Au bout d’une trentaine de marches l’obscurité redevint totale. A chacun de ses pas, toute la structure métallique résonnait, il lui semblait qu’il faisait un bruit à réveiller les morts, mais il continua à monter.

Il grimpa ainsi plus d’une demi-heure. Puis il se cogna la tête contre une porte elle aussi métallique, froide et poisseuse d’humidité. Il dut longtemps frotter ses mains contre elle avant de trouver une poignée en forme de disque. Comme elle lui glissait obstinément des mains, il utilisa son mouchoir pour mieux la serrer, et après quelques minutes de labeur, il réussit à la faire tourner de quelques millimètres. Il reprit espoir et travailla avec patience jusqu’à sentir qu’elle buttait. Il tira ensuite de toutes ses forces et la porte céda d’un coup en grinçant.

Le choc fut si puissant qu’il oublia même de s’assurer que personne ne gardait la porte.

Il fit plusieurs pas dans l’herbe haute et inspira un air vif et chargé d’iode comme il n’en avait pas senti depuis longtemps. La prairie descendait en pente douce jusqu’à des falaises sans doute identiques à celles de la péninsule qui s’avançait sur sa gauche, et dont la base rocheuse était frappée par de belles vagues écumeuses. Le ciel était couvert et bas, et donnait à la mer une couleur gris sombre qui rehaussait le vert tendre de l’herbe et le blanc des falaises crayeuses.

Il lui semblait qu’il n’avait jamais vu un si beau paysage. Il se tourna vers la porte et la referma. Puis il s’allongea dans les hautes herbes pour regarder les épais nuages qui filaient au-dessus de lui.


vendredi 26 septembre 2014

Deux stations de métro

Madame Roucoulé regardait à travers la vitre une immense affiche publicitaire aux couleurs douces pour un organisme de prêt à la consommation.

Ces crédits, c’est la peste, se dit-elle.

Lorsque le métro était entré dans la station, elle pensait justement à sa fille et à ses problèmes d’argent récurrents. C’était pour Mme Roucoulé une préoccupation constante, et qui durait depuis des années. C’était toujours le même dilemme à résoudre : ne rien donner à son gendre qui jetait l’argent par les fenêtres, et aider à sa fille qui, même si elle ne savait ni raisonner son mari, ni le quitter une bonne fois pour toute, restait sa fille. Et il y avait aussi Valentine, sa petite-fille, qui était totalement innocente des fautes de ses parents et ne méritait pas de vivre dans la misère à cause d’eux.

Il y avait foule sur le quai de la station Opéra. Mais Mme Roucoulé était bien installée, assise depuis la station République, son sac à main sur les genoux, les plis de sa jupe parfaitement tirés et sa permanente toujours bien en place.

Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, sa voisine s’était relevée et une autre femme s’était assise à côté d’elle. Elle approchait de la soixantaine ; elle avait les cheveux coupés en carré plongeant. Son teint orange témoignait pour elle du temps qu’elle passait au solarium. Elle avait en outre les yeux passés au charbon de bois et les lèvres peintes d’un rouge sang poisseux. Elle portait un pantalon fuseau noir et un corsage en simili-cuir qui lui écrasait sa poitrine opulente et semblait prêt à exploser.  Des colifichets clinquants brillaient entre ses seins.

Bref, Mme Lempereur était vendeuse de grand magasin.

Le métro se remit en route.

Mme Roucoulé essayait d’évaluer la somme qu’elle pouvait verser sur le compte de sa fille : la somme devait être assez importante pour que sa fille pût nourrir sa famille et régler les factures les plus urgentes, mais suffisamment modeste pour ne pas attirer la convoitise du gendre.

- Excusez-moi, madame, est-ce vous qui portez le parfum Mystères de myrte ? demanda Mme Lempereur en se tournant vers Mme Roucoulé.

Dans sa voix nasale et haut perchée, on sentait à la fois la personne qui ne peut s’empêcher de faire étalage de son expérience, et celle qui ne veut pas faire comme tout le monde : elle adresse la parole aux gens dans le métro et se moque du qu’en-dira-t-on – mais elle passe son temps à commenter l’apparence des autres dans des jugement lapidaires, cruels et souvent injustes. C’était la voix de celle qui ne peut s’empêcher d’essayer de créer des connivences.

Mme Roucoulé se tourna vers Mme Lempereur et répondit sans timidité :

- Ah non, ce n’est pas moi, je regrette…

- Vous êtes certaine ? Il me semblait pourtant…

- Je ne me souviens pas quel parfum je porte aujourd’hui – et elle ajouta sur le ton de la confidence et de la fierté maternelle : ma fille collectionne les bouteilles de parfum miniatures, alors, vous comprenez, j’en change très souvent. Mais je suis certaine que je ne porte pas Mystères de myrte.

Mme Lempereur retroussa son nez et renifla longuement autour d’elle, jetant des regards suspicieux sur les voyageurs de la rame.

- Pourtant je suis ab-so-lu-ment certaine de sentir ce parfum, annonça-t-elle.

- C’est moi qui porte ce parfum, dit un homme timidement, levant un court instant les yeux de son journal.

- Ah ! Je le savais bien ! Je ne suis tout de même pas folle !

- Effectivement, répondit Mme Roucoulé, je suis admirative.

- C’est un parfum d’homme, mais il est très courant de nos jours de voir des femmes qui portent des parfums d’homme.

- Ah oui ?

- Vous savez, de nos jours, les femmes brisent les codes, elles s’approprient le vestiaire de leur mari. Et, vous savez, j’ai un nez infaillible pour les parfums. Depuis toutes ces années que je travaille dans la mode, vous pensez ! Il faut se mettre en permanence à la page, il faut être à l’affût de toutes les nouvelles tendances. Je le dis souvent à mes petites collègues : je suis à moi seule toute une histoire de la mode. Pensez donc : trente ans que je travaille dans ce milieu ! J’en ai vu passer, je peux vous le dire. C’est ma passion. Moi, c’est ce que je dis toujours : quand on a la chance de travailler dans sa passion, que peut-on demander de plus à la vie ? C’est très rare, mais j’ai cette chance, comme je dis toujours.

Le métro s’arrêta à la station Havre-Caumartin. L’homme au journal se leva, fit un signe de tête aux deux dames et sortit.

- Mais je parle, je parle, reprit Mme Lempereur, je raconte ma vie. Mais vous, au fait, vous faites quoi dans la vie ?

- Moi, je dirige une agence matrimoniale, répondit Mme Roucoulé avec un lever de menton orgueilleux.

- Non ? C’est pas vrai ?

- Si si. J’ai une agence sur les Champs Elysées et une autre à Vincennes.

- Mais c’est extraordinaire ! Quelle chance vous avez ! Avec internet, les sites de rencontre, tout ça, reprit-elle à voix plus basse, ça ne vous fait pas trop de concurrence ?

- Ça marche très bien, répondit Mme Roucoulé avec un sourire satisfait et le regard projeté au loin.

- Oh là là, comme j’aimerais travailler avec vous rien qu’une journée ! Ce serait comme un rêve qui se réaliserait pour moi. Vous savez, j’ai des références. Au travail, tout le monde dit que je suis une marieuse. Faut dire que depuis toutes années, j’en ai présenté, des gens. Et j’y réussis assez bien. Au fond, c’est assez simple, il suffit de deviner de quoi les gens ont vraiment besoin pour être heureux – et moi, les gens, je les devine très vite.

Mme Roucoulé lui sourit, mais garda le silence. 

Le métro ralentit.

- Moi, c’est Yvonne, dit Mme Lempereur en lui tendant la main.

- Jeannine, répondit Mme Roucoulé en lui serrant la main.

- Bon, j’y vais. Ça fait plaisir de discuter comme ça, le matin !

- Tout à fait, tout à fait.

Mme Lempereur descendit du wagon à la station Saint-Lazare et se dirigea au pas de charge vers sa sortie.

Le métro se remit en marche.

Trois-cents euros, ça pourrait être un bon compromis, se dit Mme Roucoulé en fronçant les sourcils.


Septembre 2014